Préraphaélisme et photographie victorienne

La peinture préraphaélite a fortement marqué son époque et impulsé une nouvelle tendance picturale en Angleterre. Nous avons vu dans un article précédent qu’elle a influencé les artistes victoriens, même ceux n’étant pas classé comme préraphaélites et qu’elle intègre une nouvelle conception de l’art où la beauté devient un idéal absolu et met au goût du jour des sujets nouveaux. Mais la confrérie préraphaélite ne va pas seulement marquer la peinture mais également la photographie, un nouveau médium de représentation, dont la création est toute nouvelle et qui cherche à se détacher du seul aspect mécanique de la capture du réel. C’est dans cette Angleterre victorienne que l’on voit émerger une photographie se voulant artistique, pour cela elle adopte les codes du préraphaélisme, elle reprend les mêmes sujets, des expressions et figures similaires.

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Julia Margaret Cameron, The Parting of Lancelot and Guinevere, 1874, albumen print, 33.2×28.8cm

Pour étudier l’émergence de la photographie victorienne par rapport au préraphaélisme nous allons voir un site créé par la National Gallery de Washington à l’occasion de l’exposition THE PRE-RAPHAELITE LENS. Celle-ci s’est tenu d’octobre 2010 à janvier 2011, son but étant de donner un diaporama de la photographie et de la peinture anglaise entre 1848 et 1875. L’exposition a ensuite eu lieu au Musée d’Orsay du 6 mars au 29 mai 2011. La commissaire d’exposition est Diane Waggoner, une historienne de l’art ayant étudié à Yale, elle est aujourd’hui la conservatrice de la section photographie de la National Gallery de Washington. Elle a participé à d’autre exposition sur le préraphaélisme notamment celle du musée Tate Britain nommé Pre-Raphaelites: Victorian Art and DesignIci nous avons un site présentant quelques œuvres exposés lors de l’exposition, des peintures et des photographies qui sont précédés d’une introduction générale. Dans cette introduction le contexte artistique de l’époque est légèrement explicité mais est directement lié au médium photographique, ainsi on y apprend que les peintres préraphaélites s’intéressaient grandement à la photographie et à sa capacité à capturer le réel dans ses détails les plus précis. Mais c’est surtout la photographie qui va se nourrir de la peinture, y trouvant des sujets et compositions propice à sa légitimation. Le reste du site présente des photographies et des peintures, les deux médiums se succédant selon des thématiques similaires, par exemple des œuvres représentant la nature ou encore des portraits. Cette succession nous permet de constater les ressemblances entre les photographies et les toiles. On remarque par exemple dans les portraits des positions et des expressions extrêmement proches. Enfin cette présentation nous permet d’avoir une vision générale des différents artistes et photographes de l’époque, on y remarque notamment Julia Margaret Cameron dont l’oeuvre est la plus présente. Le site en lui-même est esthétiquement très simple, il n’y a pas eu un soucis de créer une interface très fluide et agréable au regard, le but est plutôt de présenter quelques oeuvres pour inciter les spectateurs à venir visiter l’exposition. On pourrait reprocher que le site d’un musée aussi réputé que la National Gallery soit si minimaliste mais au moins il fournit des cartels complets. La navigation est simple et bien que le site soit en anglais il est tout à fait compréhensible.

La figure de Julia Margaret Cameron permet de bien comprendre les liens entre la photographie victorienne et la peinture préraphaélite. Elle utilise le plus souvent des sujets littéraires, comme la légende arthurienne, à l’instar de Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones. La photographe, cherche plus à capturer une symbolique de la poésie à travers la photographie qu’à produire une reconstitution historique.

Elle va d’ailleurs illustrer The Idylls of the King d’Alfred Tennyson, une source importante pour la représentation des aventures du roi Arthur chez les peintres victoriens. Julia Margaret Cameron va faire toute une série de photographies pour le recueil du poète victorien, un ami proche de la famille Cameron. C’est notamment à travers la représentation de sujets littéraires que l’on peut voir l’influence qu’à la peinture sur la photographie. Les photographes victoriens cherchent à se donner une légitimité en tant qu’artistes et ainsi détacher la photographie de la seule technique. En ce sens ils voient dans la représentation de scènes littéraires un bon moyen de légitimer leur art. Pour Cameron l’illustration littéraire est l’occasion de développer sa photographie poétique et onirique.

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Julia Margaret Cameron, Vivien and Merlin, 1874, papier albuminé, The J. Paul Getty Museum

Comme le site le précise, les peintres de l’époque commencent à voir dans la photographie un outil à leur travail. On sait que Dante Gabriel Rossetti,  fera prendre en photo certaines de ses œuvres mais également des modèles, comme Jane Morris. De même la peinture est un outil essentiel pour les photographes, jetant les bases d’une nouvelle façon de photographier. On cherche moins à capturer le réel que capturer une idée. La peinture va aider les photographes dans leur tentative de rendre leur domaine artistique.

Chez Cameron on trouve une certaine esthétique portraitiste, qui se retrouve aussi dans l’évolution picturale de Dante Gabriel Rossetti. Avec Cameron on a souvent un portrait dont seul le titre donne de la narrativité à l’image. Le plan est serré, on peine à reconnaître le sujet sans l’indication du titre. La plupart des images ressemblent à des portraits artistiques plutôt qu’à des scènes narratives, des représentations littéraires ou mythologiques. Le sujet littéraire n’est alors qu’un prétexte à la volonté portraitiste de Cameron, il donne une légitimité à l’image, la détachant du portrait photographique bourgeois de l’époque qui n’a pas de dimension artistique. Chez Cameron on a un réel effort artistique, on tend à la scène narrative digne de la peinture mais à laquelle elle ajoute son goût très poétique et onirique de la représentation. On a un phénomène similaire chez les préraphaélites, surtout chez Rossetti, la scène va se transformer progressivement en un seul portrait où seul le titre indique la portée littéraire ou mythologique de la représentation : ce n’est plus qu’une excuse à la représentation de la femme désirée, un manifeste de la beauté idéale qui devient le sujet principal du tableau. De même chez Cameron, la beauté devient le sujet plus que la scène.

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Julia Margaret Cameron, Pomona, 1872, albumen print, The Metropolitan Museum of Art. David Hunter McAlpin Fund

Enfin on peut aussi rapprocher la photographie de Cameron à la peinture préraphaélite par rapport au calme de la composition et la  mesure dans l’expression qui correspond à l’idéal esthétique victorien. Chez Cameron il n’y a pas d’expression ou de gestuelle exagérée, le mouvement et les émotions sont contenus : correspond à une Angleterre très morale et un désir de beauté idéalisé. On travaille davantage sur l’expression du visage et le regard que sur le mouvement des corps. Les figures de la photographes ont des expressions très douces et pensives ce qui peut rappeler celles de Burne-Jones, dans le cycle de Pygmalion par exemple.

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Edward Burne-Jones, The Beguiling of Merlin, 1870-1874, huile sur toile, Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight, United Kingdom

Pour finir sur la photographie victoirenne et ses liens avec la peintures préraphaélites que nous présente le site de la National Gallery, voici une citation de Julia Margaret Cameron expliquant le but qu’elle cherche à atteindre avec ses photographies, un but proche de celui de nos deux peintres préraphaélites : « J’aspire à donner à la photographie ses lettres de noblesse, à lui assurer les caractéristiques et les usages de l’Art en combinant le Réel et l’Idéal sans rien sacrifier de la vérité, et en me consacrant autant que possible à l’expression de la Poésie et de la Beauté. » (Lettre à Sir John Herschel)

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