La peinture de la femme froide et dominée?

 

Peut-on dire que la peinture préraphaélite nous donne à voir une femme froide et soumise au joug de l’homme ?

Oui, selon cet article de Parkstone International.

C’est ce que semble affirmer ici cet article. Il est publié sur le blog de Parkstone international, une maison d’édition spécialisé dans l’art, l’article date du 24 août 2014, malheureusement l’auteur n’est pas nommé. Bien que cet article soit affilié à une maison d’édition soit plutôt rassurant, l’anonymat de l’auteur est perturbant, comment savoir à qui on a affaire ? Serait-ce un historien de l’art, un journaliste ou seulement un étudiant ? Dans le doute, il est impossible de conférer une grande légitimité à cette source. Mais la lacune la plus importante ici est que les sources ne sont pas données. Or sans sources on ne peut pas trouver une quelconque dimension scientifique à cet article.

Au-delà de cela il est intéressant de se pencher sur le propos même de l’article. Il a pour démarche de montrer la froideur de la femme dans la peinture préraphaélite et sa position inférieure, celle de dominée. Un des arguments avancés est l’expression souvent très neutre de la figure féminine dans les toiles. La femme serait une figure effacée dans un décor particulièrement travaillé, et au final plus important qu’elle. Le mouvement préraphaélite, qui se prétend en opposition aux mœurs puritaines de l’Angleterre victorienne, ne donnerait au final qu’une image de la femme similaire à celle de la société qu’il rejette.

Cette vision est selon moi excessive et subjective. Il ne faut pas considérer la peinture et la société du XIXème selon le prisme de notre époque. Tout l’article semble teinté de féminisme, à mon avis anachronique. La condition de la femme au XIXème siècle est bien différente de celle d’aujourd’hui. On est alors dans une société patriarcale, où la majorité des femmes passent de l’autorité de leur père à celle de leur époux. Evidemment quelques figures féminines s’imposent tout de même, pensons à Jane Austen au début du siècle ou encore à Julia Margaret Cameron, qui arrive à s’imposer parmi les grands photographes anglais et devenant un modèle essentiel au mouvement pictorialiste. Et c’est dans cette société misogyne, comme le témoigne assez justement l’article, que des peintres tels que Rossetti et Burne-Jones font des femmes une partie majeure de leur œuvre. Quand on aperçoit la Proserpine de Dante Gabriel Rossetti, voit-on une femme froide et dominée ou plutôt une femme forte et séductrice ? Le traitement du tissu et de la carnation semblent plutôt mettre en valeur la figure que l’effacer, et son expression témoigne d’une complexe intériorisation. Les opinions peuvent diverger mais il me semble plus juste d’y voir une valorisation de la femme. C’est cette figure féminine de Jane Morris qui va obséder Rossetti et le poursuivre à travers de nombreuses toiles. Elle devient presque l’actrice principale de son œuvre, pas un objet. Et il serait en mon sens plus juste de voir dans l’oeuvre de Rossetti un vibrant hommage à la muse et à la femme aimée. De même pour Burne-Jones, chez lui la femme devient l’actrice principale de la scène mythologique, et l’expression réservée n’est certainement pas une preuve d’effacement mais sans doute l’expression de son esthétique. Une esthétique présente dans l’essence même du préraphaélisme. Leur désir est de revenir à la justesse des primitifs italiens, à bannir l’excès picturale naissant au début du XVIème siècle. Trouve t-on alors une forte expression dans un Botticelli? La figure se déchire t-elle au gré des passions? Comme les primitifs qu’ils admirent, les préraphaélites cherchent un équilibre des passions, une intériorisation du sentiment et une intellectualisation de celui-ci. On revient au modèle antique, déjà célébré à la Renaissance pour sa pureté plastique mais également expressive. Winckelmann, dans Réflexion sur l’imitation des oeuvres grecques en peinture et en sculpture, parle d’une « noble simplicité et une grandeur sereine »en évoquant l’expression des passions dans l’art antique, admirant alors la noblesse et le calme apparent des figures. On peut ainsi voir dans la représentation des sentiments chez les préraphaélites un désir de noblesse et de beauté idéale plutôt que d’effacement féminin, elle devient la figure poétique et symbolique de l’oeuvre. 

proserpine-1874
Dante Gabriel Rossetti, Proserpine, 1874, huile sur toile, 61×125,1cm, Tate Britain, London

 

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